Cet essai reprend et prolonge une publication LinkedIn de Marie-Ikram Bouhlel née à la suite de la lecture de l’article d’un collègue chercheur en conception lumière architecturale. Ce texte nous a incités à replonger dans l’œuvre de Caravage, l’un des peintres dont l’univers pictural nous a toujours attirés, et dont le film « Caravaggio’s Shadow » de Michele Placido, 2022, a également nourri notre regard.
Dans l’obscurité profonde de son atelier, dont il avait peint les murs en noir, Caravaggio, Michelangelo Merisi da Caravaggio, francisé Caravage ou le Caravage, ne recherchait point un clair-obscur décoratif. Il construisait un environnement absorbant pour annuler toute réflexion indésirable, concentrer la lumière et révéler avec précision ce qu’il voulait faire émerger de l’ombre.
L’obscurité était structure et non pas absence.
À travers cette démarche, Caravage ne peignait pas seulement des sujets éclairés. Il mettait en scène les conditions mêmes de la perception. En absorbant les réflexions parasites de son environnement, il créait un cadre où chaque nuance lumineuse devenait signifiante.
Autrement dit, Caravage travaillait déjà ce que nous appelons aujourd’hui la hiérarchie lumineuse : quelques surfaces éclairées, beaucoup de surfaces tenues en réserve, et un contraste maîtrisé pour guider le regard.
Comme le rappelle Richard Caratti-Zarytkiewicz dans son article « Caravaggio’s mastery as a modern lighting designer’s reflection », cette approche allait bien au-delà d’un simple effet esthétique. Caravage observait physiquement les effets de la lumière dans l’espace réel de son atelier. Ses murs noirs lui permettaient de contrôler la réflectance périphérique, de concentrer les contrastes, et d’explorer ce seuil mystérieux entre visibilité et obscurité que Léonard de Vinci décrivait comme les « tenebrae », l’un des tout premiers degrés d’ombre.
Aujourd’hui, les concepteurs et conceptrices lumière agissent dans un tout autre cadre : celui de la ville ouverte, vivante, saturée d’éclairages divers et de lumières parasites. Nous n’avons plus la noirceur naturelle de la nuit, et rarement le silence d’un espace clos. Guider le regard jusqu’à ce seuil de perception devient parfois presque impossible.
Et pourtant, le geste reste le même.
Créer des conditions de perception.
Choisir ce qui doit apparaître.
Laisser dans l’ombre ce qui peut, ou doit, rester en retrait.
Là où Caravage sculptait le mystère dans un cadre extrêmement contrôlé, les concepteurs lumière contemporains sculptent aujourd’hui la lisibilité dans un monde instable. Là où il dirigeait le regard dans une toile, nous accompagnons les corps dans l’espace architectural et urbain, en dialogue avec les usages, les rythmes de vie, les paysages nocturnes et les multiples couches lumineuses qui composent désormais nos villes.
Le parallèle devient alors particulièrement intéressant.
Caravage travaillait dans un environnement volontairement absorbant afin de donner toute sa puissance expressive à la lumière. Le concepteur lumière, lui, tente souvent de retrouver une forme de silence perceptif au sein même du bruit lumineux contemporain. Non pour recréer artificiellement un passé supposé, mais pour redonner de la hiérarchie, de la respiration et du sens.
À l’heure où la sobriété énergétique et la pollution lumineuse deviennent des enjeux majeurs, cette attention à l’ombre comme ressource de perception, plutôt que comme manque de lumière, ouvre aussi des pistes très contemporaines.
Cette réflexion rappelle que l’ombre n’est pas l’ennemie de la lumière. Elle en est la condition.
Sans obscurité, il n’existe ni profondeur, ni contraste, ni tension, ni révélation.
Dans un monde où les villes deviennent de plus en plus lumineuses, où l’image doit être visible immédiatement et partout, la pensée de Caravage réouvre une question essentielle : comment laisser encore une place au mystère, à la nuance, à l’adaptation progressive du regard ?
Peut-être est-ce là l’une des leçons les plus contemporaines de son œuvre.
Non pas apprendre à produire davantage de lumière.
Mais apprendre à mieux construire les conditions dans lesquelles elle devient perceptible, lisible et émotionnellement signifiante.
Chez dada, cette réflexion nourrit nos choix de projet : accepter une part d’obscurité, travailler les contrastes, et concevoir chaque situation lumineuse comme une expérience de perception plutôt qu’un simple niveau d’éclairement.
Source étudiée :
Richard Caratti-Zarytkiewicz, « Caravaggio’s mastery as a modern lighting designer’s reflection », IEEE Sustainable Smart Lighting World Conference & Expo, LS24, 2024.
Source image :
Michelangelo Merisi da Caravaggio, Le Petit Bacchus malade dit Autoportrait en Bacchus, v. 1593–1594, Galerie Borghèse, Rome.
Image : Le Caravage, numérisation personnelle, domaine public, Wikimedia Commons.
https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=15219686
© Atelier dada. Tous droits réservés.
Les textes, concepts et réflexions publiés sur ce site ne peuvent être reproduits, adaptés ou diffusés sans autorisation préalable.
