Source étudiée : William M.C. Lam, Sunlighting as Formgiver for Architecture, Van Nostrand Reinhold Company, New York, 1986.
Ce texte constitue le deuxième volet d’une relecture en deux temps de la pensée de Lam. Le premier portait sur la perception et la structuration visuelle, traçable via ce lien. Celui‑ci se concentre sur le soleil, non comme simple ressource mesurable, mais comme matière de projet.
En 2026, nous savons mesurer la lumière naturelle mieux que jamais.
Nous pouvons simuler une année entière de ciel, calculer l’autonomie lumineuse d’un espace, quantifier les heures d’inconfort, optimiser les apports énergétiques, anticiper l’éblouissement, comparer des scénarios, commencer à objectiver certains effets non visuels de la lumière. Les outils contemporains sont puissants. Ils sont nécessaires. Ils ont fait progresser la précision du projet.
Mais une question demeure : savoir mesurer la lumière nous apprend‑il vraiment à concevoir avec le soleil ?
C’est ici que Sunlighting as Formgiver for Architecture, publié en 1986, conserve une force étonnamment actuelle. Dix ans après Perception and Lighting as Formgivers for Architecture et une pratique de trente cinq ans, Lam poursuit sa réflexion sur la lumière comme génératrice de forme. Cette fois, il déplace le regard vers le soleil, non comme donnée climatique à neutraliser, ni comme simple ressource énergétique à comptabiliser, mais comme matière vivante du projet.
Le mot sunlighting n’est pas un ornement lexical. Il porte un déplacement.
Lam ne rejette pas le daylighting. Son livre est rempli de diagrammes solaires, de masques d’ensoleillement, d’analyses d’orientation, d’études thermiques et photométriques. Il sait que la technique est indispensable. Mais il refuse qu’elle devienne autonome, coupée de l’architecture, du site, des usages et de l’expérience humaine.
Là où le daylighting contemporain dit surtout combien de lumière entre, pendant combien d’heures, et avec quel risque d’inconfort, le sunlighting de Lam pose une autre série de questions : que fait cette lumière au projet ? Quelle forme appelle‑t‑elle ? Quelle coupe rend‑elle nécessaire ? Quel plafond doit‑elle transformer ? Quel matériau peut la recevoir ? Quel usage doit‑elle soutenir ? Quel type d’habiter rend‑elle possible ?
Chez Lam, le soleil ne vient pas après l’architecture. Il participe à sa naissance.
Ses recommandations sont d’une simplicité exigeante : partir d’un concept solaire clair, éviter l’accumulation de dispositifs, choisir une stratégie adaptée au programme, travailler avec le site et le climat, rediriger la lumière plutôt que seulement la bloquer, dimensionner les ouvertures à l’échelle humaine, choisir des matériaux capables d’adoucir, réfléchir ou diffuser le rayonnement, intégrer les éléments solaires comme des parties naturelles de l’architecture plutôt que comme des ajouts démonstratifs. Un concept solaire n’est pas, pour lui, un schéma isolé : c’est une manière d’orienter le plan, d’épaissir un mur, de dessiner un plafond, de cadrer une tranche de ciel. Le soleil devient un co‑auteur des sections, des seuils, des espaces tampons.
Ses projets en donnent des traductions très concrètes. À Columbia, dans la bibliothèque médicale de l’Université du Missouri, une galerie voûtée, partiellement vitrée au sud, redistribue la lumière vers le nord et transforme une contrainte d’orientation en principe d’organisation. À Québec, pour le Musée de la Civilisation, il garde les silhouettes de toiture, mais simplifie l’intérieur : les persiennes lourdes cèdent la place à des baffles indépendants, les plafonds deviennent des surfaces lumineuses, le soleil est filtré et adouci. À San Francisco, dans l’atrium du Hyatt Regency, la lumière solaire circule, se réfléchit, se dépose sur les surfaces et tempère l’échelle d’un volume qui aurait pu rester purement monumental. Dans chacun de ces cas, le soleil ne produit pas un effet isolé : il organise.
Ce qui rend le livre encore plus rare, c’est le regard critique que Lam porte sur ses propres réalisations. Il ne se contente pas d’énoncer des principes ; il retourne voir les bâtiments. Il observe ce qui fonctionne, ce qui échoue, ce qui s’est affaibli avec le temps : matériaux remplacés, proportions modifiées, usages transformés, recommandations appliquées à moitié.
Cette honnêteté est essentielle.
Elle rappelle qu’un concept solaire ne vit pas dans un dessin, ni dans un diagramme. Il vit dans un bâtiment réel, soumis aux saisons, aux arbitrages, aux économies, aux changements de programme, aux gestes des usagers. La lumière n’est pas une théorie close. Elle est une expérience à vérifier, à défendre parfois, à réajuster presque toujours.
Aujourd’hui, les métriques de lumière naturelle sont devenues très sophistiquées. Elles permettent de comparer, d’optimiser, d’alerter, de vérifier. Elles peuvent aussi, si l’on n’y prend pas garde, devenir une autre forme d’abstraction : un score de confort qui dit peu de choses sur la qualité d’habiter, le climat, la matière, ou l’épaisseur du temps.
Sunlighting as Formgiver for Architecture ne nous demande pas de choisir entre calcul et sensibilité. Il nous demande de remettre chaque chose à sa place : le calcul doit éclairer la décision ; la technique doit servir le projet ; le soleil doit être compris comme une présence active, capable d’orienter les formes, d’épaissir les seuils, de rythmer le temps et de rendre l’espace plus habitable.
Entre brise‑soleil signature et atriums conçus avant tout comme images, le risque est de réduire le sunlighting à une esthétique de l’ombre portée. Lam rappelle que le soleil n’est pas un motif, mais une structure.
Près de quarante ans après sa publication, le livre n’a pas perdu sa fraîcheur parce qu’il ne défend pas une mode technique. Il défend une attitude.
Regarder le soleil.
Comprendre son mouvement.
Écouter le lieu.
Observer les corps.
Choisir les matériaux.
Ajuster la forme.
Puis seulement, mesurer, vérifier, corriger.
Lire Lam aujourd’hui, dans ce second volet, c’est revenir à cette évidence exigeante : l’architecture gagne en justesse lorsqu’elle ne traite plus le soleil comme un problème à résoudre, mais comme un partenaire de conception : une présence patiente, généreuse, parfois excessive, toujours à comprendre.
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