Une cible trop visible
Parce qu’elle se voit, la lumière devient facilement l’une des premières cibles du débat environnemental. On lui fait porter les pertes énergétiques, l’empreinte carbone, la pollution du ciel nocturne, comme si l’éclairage public et les illuminations de bâtiments concentraient à eux seuls les excès énergétiques de la ville.
Les ordres de grandeur déplacent pourtant le débat.
À l’échelle de la Métropole du Grand Paris, qui regroupe environ 7,2 millions d’habitants, la consommation énergétique finale se situe autour de 100 à 105 TWh/an. L’éclairage public, rapporté au poids du parc national et à la densité métropolitaine, se situe plutôt dans un ordre de grandeur de 0,25 à 0,5 TWh/an, soit environ 0,25 à 0,5 % de cette masse énergétique.
À Ahmedabad, qui comptait environ 7,18 millions d’habitants en 2021, la consommation énergétique globale est d’environ 27,36 TWh/an. L’éclairage public y représenterait un ordre de grandeur voisin de 0,5 % de cette consommation totale, soit autour de 0,13 TWh/an.
Ces chiffres doivent rester distingués de l’éclairage intérieur des bâtiments, qui n’est généralement pas isolé comme poste unique dans les bilans énergétiques métropolitains. Mais même en l’intégrant, la lumière reste un poste minoritaire face aux grandes masses de consommation : confort thermique, équipements, transports, infrastructures, activités économiques et industrielles.
Le débat environnemental cible donc un élément très visible, mais numériquement éloigné des principaux foyers de consommation énergétique urbaine.
Quant au ciel nocturne, il ne devient pas lumineux par la lumière seule. Il le devient parce que cette lumière rencontre une atmosphère déjà chargée : particules fines, poussières, fumées, aérosols, rejets liés aux véhicules, à l’industrie, aux chantiers, au chauffage et aux infrastructures. La lumière révèle alors aussi la pollution de l’air dans laquelle elle se diffuse.
Réduire la pollution du ciel à la seule lumière permet de désigner un coupable visible, immédiat, commode. Mais cela évite de regarder la chaîne beaucoup plus large des consommations, des rejets, des arbitrages techniques et des responsabilités urbaines.
La nuit comme décision urbaine
Dans la ville, après le coucher du soleil, la lumière engage avant tout une décision : ce qu’un espace urbain considère comme digne d’attention.
Un seuil, une rue, une façade, un arbre, un monument, un passage, une périphérie, un quartier, une mémoire, un usage.
Éclairer, réduire, graduer, éteindre ou laisser dans l’ombre dessine alors une géographie nocturne du soin, de la priorité, parfois de l’abandon.
Responsabilités dispersées
Mais dire “la ville décide” ne suffit pas.
Une ville ne décide pas comme un seul corps. Ses nuits sont façonnées par une chaîne de responsabilités souvent complexe : élus, cabinets, directions techniques, services administratifs, maîtres d’ouvrage, exploitants, opérateurs de transport, bureaux d’études, entreprises, cadres de marchés publics, procédures de validation, arbitrages budgétaires.
Les élus donnent une orientation, une ambition, parfois un agenda. Mais les décisions réelles se jouent aussi dans les services, les validations successives, les notes techniques, les reports, les changements d’interlocuteurs, les contraintes de procédure, les habitudes de gestion, la peur de sortir du cadre, ou la difficulté à accueillir une proposition qui dépasse la stricte commande initiale.
Un concept peut être validé, puis affaibli. Une recommandation peut être entendue, puis neutralisée. Une intention peut être fragmentée par les lots, les délais, les budgets, les passations incomplètes ou l’absence d’une responsabilité clairement portée jusqu’au bout.
C’est là que la lumière devient un révélateur institutionnel.
La qualité nocturne d’une ville dépend aussi de sa capacité à assumer une décision, à la transmettre, à la protéger, à la maintenir dans le temps. Sans cela, la nuit devient le résultat d’une responsabilité dispersée : chacun intervient, mais personne ne répond vraiment de l’ensemble.
Regarder avant d’allumer
C’est pourquoi tout projet lumière devrait commencer avant la lumière.
Avant d’allumer, il faut regarder. Non pas seulement voir, mais percevoir, écouter, éprouver, étudier. Comprendre les sons, les odeurs, les matières, les proportions, les usages, les rythmes, les seuils, les peurs, les attachements, les fragilités, les mémoires visibles ou effacées. Comprendre aussi ce qui encombre, ce qui ment, ce qui empêche, ce qui pourrait retrouver une dignité sans être maquillé.
La conception lumière commence dans cette responsabilité du regard.
Elle ne devrait pas servir à rendre acceptable un désordre urbain maintenu, ni à compenser l’absence de transports, de propreté, d’équipements, de continuités piétonnes ou de présence humaine. Elle peut accompagner, relier, hiérarchiser, révéler. Elle peut parfois réparer une injustice de récit. Mais elle ne remplace pas la ville.
Sobriété, abandon, obscurité située
C’est là que la question devient politique.
Un quartier peu éclairé n’est pas toujours un quartier sobre. Il peut être un quartier oublié. Une rue éteinte n’est pas nécessairement protégée. Elle peut être abandonnée. À l’inverse, une obscurité pensée, située, expliquée, partagée, peut protéger le vivant, le sommeil, le ciel, la profondeur propre de la nuit.
La différence ne tient pas seulement à un niveau lumineux. Elle tient à la décision qui l’a produite, à ceux qui la subissent ou la choisissent, et à ceux qui en portent les conséquences.
La question n’est donc pas : faut-il éclairer plus ou moins ?
Elle est : qui décide de la nuit, pour qui, et à partir de quelle compréhension du lieu ?
La connectivité applique une intention
Cette question devient plus urgente encore lorsque la ville intelligente est réduite à la ville connectée.
Les capteurs, les protocoles, les tableaux de bord et les scénarios de pilotage peuvent être utiles. Ils peuvent permettre d’ajuster les niveaux, d’adapter les horaires, de faciliter la maintenance, de réduire des consommations inutiles, de répondre plus finement aux rythmes réels des lieux.
Cette promesse est précieuse. Pouvoir éclairer où il faut, quand il faut, autant qu’il faut, selon les besoins réels, reste l’un des horizons les plus intéressants de la conception lumière contemporaine.
Mais la connectivité ne pense pas la ville. Elle applique une intention.
Elle suppose aussi des coûts importants : logiciels, matériels, infrastructures, câblages, remplacement des équipements existants, maintenance qualifiée, dépendance à des systèmes parfois peu interopérables, fragilité des connexions sans fil. Elle reste encore, dans beaucoup de contextes, un luxe technique plus qu’un outil partagé.
Une ville connectée peut donc rester pauvre en intelligence urbaine. Elle peut mesurer sans comprendre, piloter sans réparer, optimiser sans prendre soin.
L’intelligence d’une ville commence ailleurs : dans la qualité de ses distances, de ses sols, de ses seuils, de ses transports, de ses équipements, de ses lieux de repos, de ses continuités piétonnes, de ses centralités partagées. Elle commence dans la manière dont la ville distribue la dignité de ses espaces entre ceux qui les habitent, les traversent, les entretiennent, les évitent ou les espèrent.
La lumière vient après ce regard, mais elle le rend visible.
Elle révèle si la ville soutient réellement ses usages ou si elle tente seulement de les mettre en scène. Elle montre les continuités qui fonctionnent et les ruptures que l’on contourne. Elle rend perceptibles les lieux aimés, les lieux délaissés, les espaces que l’on traverse vite parce qu’ils ne donnent aucune raison de ralentir.
Une pensée construite par les lieux
Cette réflexion traverse Atelier dada depuis 1999, d’abord sous forme d’ateliers de recherche et de réflexion, puis à travers ses structures professionnelles créées à Tunis en 2001, à Paris en 2007 et à Ahmedabad fin 2011.
À Tunis, dès 1999, la question se posait autour d’un terrain vacant derrière les arcades historiques de l’avenue de France, entre centre colonial et centre arabo-musulman. Le sujet n’était pas d’embellir un vide urbain devenu parking, mais de comprendre ce que ce lieu pouvait rendre à la ville : un espace de savoir, d’observation, de jeunesse et de continuité entre deux mémoires urbaines.
À Goussainville, le Faisceau vert tendu entre l’ancienne ville et la ville nouvelle ne cherchait pas à produire un effet. Il rétablissait une relation symbolique entre deux centres, dont l’un portait l’histoire et l’autre l’avenir administratif. La lumière venait dire la valeur d’un lieu que le récit urbain avait relégué.
À Ahmedabad, la technologie lumineuse a pu devenir un outil d’interprétation architecturale et culturelle, à condition de se fondre avec le bâtiment qu’elle servait. Sur Mondeal Square, elle s’intégrait aux brise-soleil pour faire émerger un grand moucharabieh nocturne qui change de motifs et se gradue au fil des heures de l'allumage programmé. Sur Shivalik High Street, elle accompagnait la silhouette de la tour et son rapport au temps. Dans ces cas, la technologie ne dominait pas l’architecture. Elle la prolongeait.
À Paris, sous le viaduc de la ligne 2 du métro aérien, l’enjeu n’était pas seulement d’éclairer une infrastructure. Il s’agissait de transformer une coupure urbaine en continuité habitée, un espace administrativement fragmenté entre la Régie autonome des transports parisiens (RATP) et la Ville de Paris, en lieu de traversée, de quotidien et de possible appropriation collective.
À Sfax, sur la place Beb Diwan, seuil entre médina, remparts et ville contemporaine, la lumière nocturne ne pouvait pas être pensée comme un maquillage. Elle devait prolonger une clarification commencée le jour : retrouver la cohérence du site, comprendre ce qui l’obstrue, rendre à l’espace sa dignité avant de prétendre le révéler la nuit.
Ces exemples ne disent pas que la lumière peut tout. Ils disent l’inverse.
Ils rappellent que la lumière a du sens lorsqu’elle s’appuie sur une lecture juste de la ville. Lorsqu’elle sait ce qu’elle sert. Lorsqu’elle ne confond pas valorisation et surbrillance, sobriété et retrait aveugle, technologie et intelligence, sécurité et surexposition.
La ville lisible, la ville vécue
La planification nocturne a longtemps emprunté à Kevin Lynch des outils de lecture puissants : parcours, limites, quartiers, nœuds, repères. Ces catégories ont permis de structurer la perception de la ville, et leur apport reste considérable. Mais une ville lisible n’est pas nécessairement une ville vivable.
Tim Pharoah, en relisant Lynch, pose une question essentielle : voulons-nous une image de ville ou une vie de ville ? Jane Jacobs, contemporaine de Lynch, avait pourtant essayé de déplacer le regard vers les trottoirs, la présence, les usages mêlés, les regards ordinaires, la confiance fragile qui fait tenir le quotidien. Pourquoi cette voix n’a-t-elle pas été écoutée ?
Pour la conception lumière, la question devient encore plus aiguë la nuit.
Car la nuit ne juge pas seulement la forme. Elle éprouve la ville dans ses usages réels. Elle montre si les rez-de-chaussée sont vivants, si les transports permettent de rentrer, si les cheminements sont continus, si les seuils rassurent, si les espaces publics sont entretenus, si les quartiers sont traités avec la même dignité.
Un plan lumière ne devrait donc pas seulement produire une image nocturne de la ville. Il devrait interroger la vie nocturne qu’il soutient ou qu’il ignore, le signaler, en discuter avec la maîtrise d'ouvrage avant toute intervention.
Il ne s’agit pas d’opposer lumière et obscurité, ville connectée et ville sensible, patrimoine et usages, économie et beauté. Ces oppositions sont trop pauvres. Il s’agit d’apprendre à distinguer.
Distinguer pour décider
Distinguer l’économie de moyens de l’abandon.
Distinguer l’obscurité protectrice de l’obscurité imposée.
Distinguer la présence lumineuse signifiante de la surenchère décorative.
Distinguer la technologie qui sert la précision de celle qui remplace la pensée.
Distinguer la mise en valeur d’un lieu de son maquillage.
Cette capacité de discernement devrait être au cœur de toute politique nocturne.
Moins de lumière peut être juste, ou profondément injuste. Plus de lumière peut être nécessaire, ou parfaitement inutile. La quantité ne suffit pas à dire la qualité d’une décision nocturne.
Ce qui compte est la relation entre le lieu, l’usage, l’heure, les habitants, le vivant, la mémoire, le ciel, l’entretien, le projet urbain et la chaîne de responsabilité qui porte la décision.
La lumière est un acte politique parce qu’elle rend cette relation visible.
Elle dit ce que la ville choisit de soutenir.
Elle dit ce qu’elle accepte de laisser disparaître.
Elle dit ce qu’elle ne veut plus voir.
Elle dit aussi, parfois, ce qu’elle tente, trop tard, de remettre dans l’attention commune.
La question à poser avant tout projet lumière n’est donc pas seulement technique.
Elle est civique :
Pour qui la ville veille-t-elle, la nuit ?
Et qui, dans la chaîne du projet, accepte réellement d’en porter la réponse ?
Sources bibliographiques
Tim Pharoah, City Image, or City Life? 31st Kevin Lynch memorial lecture, Urban Design Group, London, 14 November 2018. YouTube lecture: https://www.youtube.com/watch?v=9oPCGKXQahk
Kevin Lynch, The Image of the City, MIT Press, 1960.
Jane Jacobs, The Death and Life of Great American Cities, Random House, 1961.
https://metropolegrandparis.fr/sites/default/files/media/document/SDEM%20VF.pdf
https://www.cerema.fr/fr/actualites/chiffres-eclairage-public-cerema-contribue-enquete
https://www.cities-and-regions.org/wp-content/uploads/2023-ahmedabad-climate-resilient-city-action-plan-compressed.pdf
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