
Beb Diwan | Beb Bhar, le jour
Révéler l’essence d’un lieu pour mieux le réinventer
Implantée au cœur historique de Sfax, la place porte deux noms qui condensent deux mémoires du lieu : Beb Diwan, la Porte de l’Office, en référence au diwan, jadis établi derrière les fortifications, et Beb Bhar, la Porte de la Mer, rappel de sa relation historique au rivage. Elle constitue un seuil symbolique entre la médina, les remparts et la ville contemporaine. Ville portuaire située aux portes du désert tunisien, Sfax est soumise à un climat aride qui influence profondément les usages de l’espace public. Ce secteur charnière a progressivement perdu de sa vitalité au profit de banlieues plus jeunes et plus peuplées.
L’intervention d’Atelier dada s’inscrit dans un processus plus large de requalification urbaine et de préfiguration lumière, pensé à l’échelle de la place, de ses usages et de son patrimoine. Elle porte une double ambition : rendre à l’ensemble sa lisibilité et son unité, puis réactiver l’emprise du projet et ses abords, de jour comme de nuit.
Le périmètre étudié couvre 4 500 m². Il englobe la place au pied des remparts historiques, le mail planté qui lui fait face et les voiries qui structurent l’ensemble. Une extension jusqu’à près de 10 000 m² était également envisagée afin d’accompagner la longueur des remparts exposés au sud et d’inscrire la place dans une continuité patrimoniale et lumineuse plus vaste.
Le projet prévoyait de rendre cette emprise largement piétonne. Seule la voirie principale autour du mail restait ouverte à la circulation, limitée à 30 km/h. Cette redistribution restituait la majeure partie de l’espace aux piétons, dans le prolongement du parcours dit « des 100 mètres », récemment piétonnisé et perpendiculaire au mail, qui relie la Municipalité à Beb Diwan.
Jadis, ce parcours constituait une importante artère culturelle et commerciale du centre-ville, animée par des salles de cinéma, un théâtre faisant également salle de concert, ainsi que des cafés et commerces prisés des habitants.
Cette transformation répond au climat et aux rythmes de vie locaux. Durant les périodes chaudes, la présence extérieure se réduit fortement le jour, tandis que les rues et les places se réactivent le soir, lorsque les habitants sortent marcher, se rencontrer et chercher la fraîcheur. Le projet devait donc rendre le mail et la place habitables sur une amplitude élargie, afin de soutenir la réappropriation sociale de ce secteur emblématique et d’amorcer la revitalisation d’un centre-ville progressivement délaissé.
Pour Atelier dada, une stratégie nocturne juste commence toujours par une stratégie diurne cohérente. Cette articulation fait partie intégrante de notre mission d’architecture lumière : concevoir la lumière pour les autres, c’est comprendre comment un lieu se perçoit, se lit, se parcourt et se vit, du jour à la nuit.
Appliquée à Beb Diwan, cette méthode a mis au jour un espace fragmenté, dont les composantes historiques, paysagères et urbaines étaient devenues difficilement lisibles. L’analyse de l’avant-projet architectural a ensuite permis d’identifier les arbitrages nécessaires pour rétablir la cohérence du lieu.
Le premier objectif a donc été de rendre à nouveau perceptibles les archétypes fondateurs du lieu : la porte comme seuil civique, les remparts comme ligne protectrice, la présence de la mer comme horizon lointain, et la place comme espace de rassemblement, de pause et de transition.
Cette lecture a permis de dégager plusieurs principes essentiels guidant la contribution d’Atelier dada.
Un premier principe concerne les alignements d’arbres historiques le long du mail et sur la place. Ces arbres constituent un patrimoine vivant, structurant l’espace, la mémoire et le climat. Leur préservation s’est imposée non seulement comme une nécessité écologique, mais aussi culturelle et urbaine.
Leur ombrage, déjà précieux dans un contexte aride, a été renforcé autant que possible le long du mail, afin de protéger les usages du soleil intense et de réaffirmer le rôle du végétal comme régulateur naturel de l’espace public. La restitution de ces alignements recrée les conditions climatiques et spatiales nécessaires pour que le mail retrouve une vie quotidienne, diurne et nocturne.
Un deuxième principe porte sur la réouverture de la perspective lointaine. Au fil du temps, l’axe historique est-ouest du mail avait été progressivement obstrué par l’implantation anarchique de kiosques informels construits en dur. L’avant-projet prévoyait en outre d’intégrer à cet ensemble le kiosque de l’office de tourisme, ou Diwan Assiyaha, accentuant encore la fermeture de la perspective.
Atelier dada a plaidé pour restaurer cette perspective et reconnecter visuellement la place aux grands développements urbains de la ville, notamment vers l’est, où émergera le futur centre moderne en dialogue avec la mer. Cette réouverture restitue au mail sa profondeur, sa continuité et sa fonction de promenade.
Un troisième principe concerne les usages et les éléments bâtis. Plutôt que de reproduire des kiosques fixes sans identité, Atelier dada a proposé des kiosques mobiles et réglementés, conçus à partir de vieux conteneurs réemployés provenant du port de la ville ; et implantés dans l’alignement des arbres historiques.
Chaque kiosque accueille un programme identifiable. Leur mobilité permet d’adapter ou de libérer le mail selon les usages, transformant le parcours en une succession de destinations.
Ces programmes associent gastronomie locale, produits artisanaux et kiosques floraux, tout en réactivant l’esprit des jardins et des traditions urbaines disparues. Le mail s’enracine ainsi dans l’économie locale, la mémoire et la culture de Sfax.
Dans cette recomposition, l’office de tourisme (Diwan Assiyaha) est déplacé sur la place, côté parking, ce qui facilite l’accès aux bus touristiques. Plus visible depuis les différents parcours, son architecture vernaculaire en fait un repère civique plutôt qu’un obstacle et redonne sens au nom de Beb Diwan.
L’avant-projet architectural initial reposait principalement sur un dessin graphique de pavés en granit, étendu à l’ancien espace véhiculaire devenu piéton. Ce choix mobilisait une part importante de l’enveloppe disponible, sans apporter de réponse suffisante aux usages, au climat ou à l’échelle de la place. Ce parti graphique générait en outre quatre passages piétons périphériques au tracé courbe et oblique, qui dispersaient les traversées, compliquaient la maîtrise des flux et auraient nécessité un renforcement lumineux spécifique pour chacun d’eux. La fontaine sèche prévue dans l’axe reliant la Municipalité à la porte de la médina restait notamment trop réduite par rapport à l’étendue du nouvel espace piéton.
Dans une enveloppe maintenue à 1 million d’euros, Atelier dada a proposé de simplifier le dessin du sol et de remplacer le granit par un revêtement plus clair et moins coûteux. Cette simplification supprimait les quatre passages périphériques et permettait de recentrer les flux piétons sur une traversée centrale, immédiatement visible et lisible depuis le mail comme depuis la place. Le recouvrement des éclairements déjà prévus pour le mail et la voirie suffisait à accompagner cette traversée et ses différents usages, sans dispositif supplémentaire. Cette réaffectation budgétaire permettait de financer l’ensemble des transformations proposées : la préservation et le renforcement du mail arboré, les kiosques mobiles réemployés, l’agrandissement de la fontaine sèche et les palmiers sculpturaux intégrant les dispositifs lumineux. L’architecture lumière devient ainsi un outil d’arbitrage spatial et économique à part entière.
Contrairement au mail, la place elle-même est volontairement conservée comme un vaste espace minéral dégagé, sans dispositifs permanents d’ombrage susceptibles d’en fragmenter l’emprise. La fontaine sèche, redimensionnée pour répondre à l’échelle du lieu, apporte fraîcheur, mouvement et usages ludiques lorsqu’elle fonctionne. Lorsqu’elle est désactivée, son emprise redevient entièrement disponible pour les rassemblements, foires, manifestations et festivités. Le mail ombragé et programmé forme ainsi, avec la place minérale polyvalente, deux espaces complémentaires.
Les supports d’éclairage participent pleinement à l’identité diurne du projet. Sur la place, les palmiers sculpturaux en acier inoxydable prolongent l’archétype végétal qui borde les remparts ; sur le mail, des supports fins en acier inoxydable chromé se fondent dans leur environnement et deviennent les miroirs du paysage. Robustes et durables, ils intègrent discrètement et mutualisent les éclairages urbain, d’ambiance, patrimonial et artistique. Cette concentration limite l’emprise des points lumineux, dégage les vues et réduit les coûts d’infrastructure et de pose, ainsi que les besoins de maintenance.
Intégrée à l’avant-projet définitif architectural présenté le 2 janvier 2025, cette stratégie diurne a reçu l’accord de la Municipalité de Sfax pour poursuivre son développement jusqu’aux études de projet et au dossier de consultation des entreprises. Elle constitue le socle d’une stratégie nocturne développée en parallèle, présentée dans une publication dédiée accessible via ce lien.
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Beb Diwan, état existant © Google Earth





